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    La rencontre Saba / Aln'kaoua à Tlemcen

    Trois lignées, un siècle d'écart, un même carrefour

    Collectif GMPL 12 min de lecture
    Grand public Chercheurs

    À Tlemcen, capitale zayyanide, au début du XVIᵉ siècle, convergent trois lignées rabbiniques issues des deux grands traumatismes séfarades — les Aln’kaoua, présents depuis 1391, les Duran, alliés des Aln’kaoua dès la deuxième génération maghrébine, et les Saba, arrivés après l’expulsion de 1492 et la conversion forcée portugaise de 1497. C’est l’histoire de cette convergence, et de ses limites chronologiques.

    La chronologie ne se croise pas en Castille

    On dit parfois — par raccourci — qu’Ephraïm Aln’kaoua et Abraham Saba se sont rencontrés à Tlemcen. La chronologie l’interdit.

    Ephraïm ben Israël Aln’kaoua est né vers 1359 à Tolède. Survivant des pogroms de l’été 1391 — où son père Israël ben Joseph est mis à mort —, il fuit vers Tlemcen, y fonde une yeshiva, y rédige son Sha’ar Kevod Hashem, et meurt en 1442. Sa tombe, à la sortie de la ville, devient un lieu de pèlerinage qui durera jusqu’au XXᵉ siècle.

    Abraham ben Jacob Saba est né à Zamora, en Castille, en 1440 — soit deux ans avant la mort d’Ephraïm. Il a cinquante-deux ans en 1492 lors de l’expulsion des juifs d’Espagne. Cinq ans plus tard, à Porto, sa bibliothèque est pillée. À Lisbonne, en 1497-1498, il enterre lui-même, sous un olivier, six de ses œuvres autographes — « l’arbre des larmes » de la tradition Saba. Deux de ses fils sont baptisés de force. À l’été 1498, il s’évade vers Fès, puis gagne Tlemcen au début du XVIᵉ siècle.

    Quand Saba arrive à Tlemcen, Ephraïm Aln’kaoua est mort depuis plus d’un demi-siècle. La rencontre directe est impossible.

    En Afrique du Nord, la rencontre est presque certaine — entre descendants

    Ce qui est attesté, en revanche, c’est la convergence à Tlemcen, à la même génération, des descendants des trois lignées. Au début du XVIᵉ siècle, la ville accueille :

    • les descendants d’Ephraïm Aln’kaoua — la famille reste dominante dans la communauté tlemcénienne et conserve, à Alger et à Tlemcen, son rôle d’autorité rabbinique jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle ;
    • les Duran, par l’alliance conclue à la troisième génération maghrébine : une fille de Yehouda Aln’kaoua (fils d’Ephraïm, qui vécut successivement à Oran, Mostaganem et Tlemcen) épouse Tzemaḥ ben Shlomo Duran — petit-fils du Rashbatz et fils du Rashbash. C’est l’une des alliances structurantes de la halakha maghrébine post-1391, et celle qui scelle l’union des deux dynasties rabbiniques fondatrices ;
    • Abraham Saba lui-même, en personne, qui rédige à Tlemcen son Perush Eser Sefirot avant de poursuivre vers Adrianople puis vers l’Italie où il meurt en mer en 1508.

    L’absence de témoignage textuel direct d’une rencontre Saba / descendants Aln’kaoua n’est pas surprenante : les sources rabbiniques de l’époque ne consignent pas systématiquement ce type de croisement biographique. Mais le fait géographique et chronologique est, lui, documenté.

    Trois convergences

    Cette convergence à Tlemcen en porte trois autres, plus larges, en filigrane.

    Convergence des deux exodes. Tlemcen est l’un des très rares lieux du Maghreb où, à la même époque, cohabitent dans le même milieu rabbinique les descendants directs du traumatisme castillan de 1391 et les rescapés du traumatisme ibérique global de 1492-1497. C’est, à petite échelle, l’intégralité de la séfarade en train de se reconstituer.

    Convergence du livre écrit et du livre réécrit. Les Aln’kaoua transmettent à Tlemcen une œuvre qu’ils ont sauvée par la fuite : le Menorat ha-Ma’or d’Israël, emporté en 1391 par Ephraïm à travers le détroit de Gibraltar. Les Saba y transmettent une œuvre qu’ils ont sauvée par la mémoire : le Tzeror ha-Mor, réécrit à Fès en 1498-1500 après l’enterrement-perte des autographes lisboètes. Deux régimes de sauvegarde du texte, à un siècle d’écart, dans la même ville.

    Convergence avec la grande codification halakhique. La lignée Saba est en alliance directe avec la famille de Joseph Karo (1488-1575), par le premier mariage d’Abraham Saba avec la fille d’Isaac Saba, oncle maternel de Karo. Le Shulḥan Arukh, code normatif du judaïsme rabbinique post-XVIᵉ siècle, prend racine, par cette branche, dans la mouvance kabbalistique castillane post-1492 dont Saba est l’une des figures.

    Précisions textuelles

    Plusieurs précisions, dues principalement au travail documentaire de gmpl26.org (mars 2026), méritent d’être consignées ici — sous réserve de confirmation sur sources primaires :

    • Le pogrom de Tolède éclate le 5 août 1391. Israël Aln’kaoua y est mis à mort sur le bûcher, aux côtés du Grand Rabbin Juda ben Asher.
    • Yehuda Aln’kaoua, fils d’Ephraïm, passe par Oran et Mostaganem avant de s’établir à Tlemcen — détail qui éclaire le maillage maghrébin précoce de la famille.
    • Abraham Saba enterre ses autographes à Lisbonne sous un olivier. La tradition Saba parle de six œuvres ainsi perdues, dont seules deux seront réécrites de mémoire à Fès.
    • Saba meurt en mer le 9 tichri 5269 (1508) sur un bateau entre Adrianople et l’Italie. Il est enterré au cimetière juif de Vérone.

    Correction généalogique (mai 2026) sur la filiation Aln’kaoua / Duran : sur la base de la Note_Rashbash_Alnaqua du dossier docs/encaoua-sources/ et de l’Encyclopaedia Judaica (articles « Duran, Simeon ben Solomon » et « Duran, Solomon ben Simeon »), l’alliance se conclut à la génération III — la fille de Yehouda épouse Tzemaḥ ben Shlomo Duran (petit-fils du Rashbatz, fils du Rashbash). Deux erreurs courantes des sources internes ont été tranchées : (1) le gendre n’est pas « fils du Rivash » (le Ribash et le Rashbatz n’ont aucun lien de parenté — simple succession au poste d’Av Beit Din d’Alger) ; (2) le Yakhin u-Voaz attribué parfois à Yehouda Aln’kaoua est en réalité de Tzemaḥ ben Shlomo et de son frère Shimon ben Shlomo Duran ha-Sheni.

    Une signature philosophique commune — le rationalisme maïmonidien

    Cette convergence à Tlemcen n’est pas seulement chronologique et géographique : elle a aussi une dimension doctrinale. Aln’kaoua et Duran appartiennent au même camp intellectuel — celui du rationalisme maïmonidien, opposé à la Kabbale lourianique qui gagnera Safed dans les décennies suivantes.

    Cette signature philosophique est documentée :

    • Le Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm Aln’kaoua est, par construction, une défense du Guide des égarés de Maïmonide contre les critiques de Naḥmanide — sur l’anthropomorphisme biblique et sur la prophétie comme phénomène intérieur (Colette Sirat, DAAT n° 5, été 1980).
    • Le Rashbash s’oppose résolument à la Kabbale — position remarquable pour son temps. Son responsum n° 89 du Sefer ha-Rashbash (Livourne, 1742) adopte la position la plus généreuse de toute la littérature séfarade médiévale sur le statut des conversos, ce qui deviendra le précédent halakhique direct invoqué par les Encaoua après 1492.

    À la troisième génération, l’alliance matrimoniale Yehouda Aln’kaoua / Tzemaḥ Duran scelle cette convergence doctrinale par le lien familial : deux dynasties qui défendent la même tradition philosophique se lient par mariage. Ce n’est pas un accident.

    Une expérience personnelle comme argument philosophique — Marrakech, 1393

    Le Sha’ar Kevod Hashem contient une anecdote autobiographique remarquable, racontée par Aln’kaoua lui-même comme preuve expérimentale de la vérité de la thèse maïmonidienne. En 5153/1393, deux ans après sa fuite de Tolède, le Rab se trouve à Marrakech. Un shabbat, sur le chemin de la synagogue, un portier noir musulman, choqué par l’honneur rendu au Rab juif, voulut s’élancer sur lui avec un bâton. Les compagnons s’interposèrent. Le Rab fit sa derasha, puis se retira. Il s’endormit et fit un cauchemar : le portier le frappait et lui brisait le bras. Se réveillant, il revint dans la pièce où dînaient les convives en se plaignant de la cassure de son bras, qu’il tenait flasque dans son autre main. Quand on lui ouvrit la porte pour aller au Palais demander justice, son bras redevint vivant et fut guéri. Le Rab déclara alors :

    « Maintenant je sais que Maïmonide et Gersonide avaient raison lorsqu’ils interprétèrent la lutte de Jacob avec l’ange comme étant une vision nocturne ! »

    C’est, selon Sirat, l’un des très rares textes de philosophie juive médiévale où l’auteur invoque une expérience personnelle comme preuve d’une thèse abstraite. Et c’est le geste typique d’un esprit aristotélicien — vérifier la doctrine par l’expérience, non par l’autorité.

    Ce que cela change

    Pour le projet MMJMM, la convergence des trois lignées à Tlemcen n’est pas une coïncidence biographique : c’est une clé d’interprétation du judaïsme post-1492. Elle montre que les centres maghrébins n’ont pas été de simples zones de refuge passives. Ils ont été des lieux de recomposition active où les traumatismes successifs (1391, 1492, 1497) ont été métabolisés ensemble — par mariage, par étude, par copie de manuscrits, par recomposition liturgique. Et par défense commune d’une tradition philosophique que les expulsions ibériques avaient menacée.

    Cartographier cette convergence — qui s’y trouvait, quand, avec quelles œuvres écrites en main — est l’une des raisons pour lesquelles le projet MMJMM tient à un carrefour comme Tlemcen, plutôt qu’à une chronologie linéaire des « grandes œuvres » isolées de leur milieu de production.

    C’est aussi pour cela que les fiches Abraham Saba, Ephraïm Aln’kaoua, Joseph Karo, famille Saba, famille Aln’kaoua et famille Duran ont vocation à être lues les unes en regard des autres — non pas comme des entrées indépendantes d’un dictionnaire biographique, mais comme les nœuds d’un même réseau.

    Mots-clés

    • 1391
    • 1492
    • expulsion
    • tlemcen
    • saba
    • alnkaoua
    • duran
    • rashbash
    • rationalisme-maimonidien
    • anecdote-marrakech-1393
    • convergence-trois-lignees

    Aller plus loin

    Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.

    Manuscrits évoqués

    Personnes évoquées

    Familles évoquées

    Communautés évoquées

    Contributions communautaires

    Notes, sources et corrections soumises par les membres et validées par l'équipe scientifique.

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