Rab el-Kebir
Ephraïm ben Israël Aln'kaoua אפרים אלנקאוה
1359–1442
Tolède · Tlemcen
Auteur canonique du corpus
Notice
- Rôles
-
- Rabbin
- Kabbaliste
- Liturgiste
- Famille
- Aln'kaoua (Encaoua, Ankawa…)
- Lieux d’activité
- Tolède · Tlemcen
- Floruit
- vers 1359-1442
Vie
Fils d’Israël ben Joseph Aln’kaoua, il a environ trente ans lors des pogroms de 1391. Survivant, il fuit la Castille en emportant l’œuvre inachevée de son père et son propre projet d’écriture.
Formation et premiers temps espagnols
Outre sa formation rabbinique (probablement auprès de son père à Tolède, et selon l’hypothèse de l’historien Simcha Assaf, auprès de Rabbi Yoḥanan Treves — hypothèse fondée sur l’identification d’Aln’kaoua comme l’auteur du commentaire biblique dit de Rabbenu Ephraïm), Ephraïm Aln’kaoua étudie la médecine à l’Université de Palencia (Nouvelle Castille). Selon le rabbin Hadas-Lebel (notice 1954 sur le Rab de Tlemcen, conservée par Morial.fr), cette université aurait été fondée au XIIIᵉ siècle par un certain Samuel Elnkaoua, ministre d’Alphonse IX — ce qui inscrirait la lignée Aln’kaoua dans l’élite politico-intellectuelle castillane médiévale. Cette assertion mérite d’être confirmée sur sources primaires (la fondation de l’Université de Palencia, par Alphonse VIII vers 1208-1212, est attribuée à ce dernier dans l’historiographie standard).
Médecin à la cour, le jeune Ephraïm est, toujours selon Hadas-Lebel, nommé adjoint à Don Primo, médecin en chef du Roi ; il épouse la fille de ce dernier, Bongoda. Cette dimension médicale jouera plus tard un rôle décisif dans son installation à Tlemcen — voir ci-dessous.
Trajectoire de l’exil (1391-1393)
Le récit transmis par le rabbin Hadas-Lebel et corroboré par la tradition familiale (témoignage d’Ephraïm Alfred Enkaoua, descendant direct, publié sur Morial.fr) précise la trajectoire suivante :
- 1391 : fuite d’Espagne par voie maritime. Marrakech, où il est accueilli chaleureusement et devient Grand-Rabbin de la communauté pendant plusieurs mois.
- Vers 1392 : il quitte Marrakech avec l’intention de gagner la Terre d’Israël.
- Honine (port algérien sur la route Soudan-Tlemcen-Espagne) : étape sur le chemin.
- 1393 : à quelques lieues de Tlemcen, il refuse de continuer le voyage pour ne pas enfreindre le Shabbat — la caravane qu’il accompagne le quitte. La tradition rapporte alors le miracle du lion : la nuit venue, vêtu de son talith, le Rab récite le verset du Psaume « Sur le lion et la vipère tu marcheras » et l’animal devient docile.
À Tlemcen, alors capitale du royaume zayyanide, il fonde une yeshiva et y devient un maître spirituel reconnu de tout le Maghreb central.
La tradition rapporte qu’à son arrivée à Tlemcen, il aurait guéri la fille unique du sultan zayyanide avec un remède simple, refusant tout salaire monétaire mais demandant que les juifs, vivant jusque-là dans les localités voisines de Honein et Agadir, soient autorisés à résider dans la ville de Tlemcen elle-même. Ce dernier point est partiellement corroboré par des archives d’époque : c’est avec l’autorisation du sultan que le Rab fait construire en 1393 le premier lieu de culte juif à Tlemcen — sur le site sur lequel sera plus tard édifiée la Grande Synagogue.
La date de sa mort, le surnom de Rab el-Kebir
Ephraïm meurt en 1442, en l’année Rab (ר״ב) du calendrier hébraïque — soit 5202 du comput juif. C’est de ce jeu sur la valeur numérique des lettres (ר = 200, ב = 2) que vient probablement son surnom de Rab el-Kebir (« le Grand Maître ») : à la fois titre honorifique de Rav et marqueur calendaire de l’année de son décès.
Sa tombe, à la sortie de Tlemcen, devient un lieu de pèlerinage majeur. La hiloula est historiquement célébrée à Tlemcen le 33ᵉ jour de l’Omer (Lag BaOmer), conjointement avec celle de Rabbi Shimon Bar Yoḥaï — elle attire jusqu’à l’exode juif d’Algérie en 1962 des juifs de toute l’Algérie, du Maroc et même de Tunisie. La diaspora algérienne (UNAT) commémore aujourd’hui la Haskara du Rab à la veille de Rosh Ḥodesh Kislev, à la date anniversaire attestée de sa mort — 1er Kislev 5203 (13 novembre 1442). Sources : Morial (mémoire de la diaspora algérienne) ; Wikipédia français.
Œuvre — Sha’ar Kevod Hashem
Son œuvre principale est le Sha’ar Kevod Hashem — « La Porte de la Gloire du Nom » — traité de philosophie juive rédigé à l’intention de son fils aîné Israël, où il répond aux critiques de Naḥmanide contre le Guide des Égarés de Maïmonide.
L’œuvre, résolument rationaliste-aristotélicienne, s’articule en deux parties :
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Le problème de la paraphrase araméenne de la Bible — Aln’kaoua défend la thèse de Maïmonide sur l’anthropomorphisme : les expressions corporelles attribuées à Dieu (« Dieu a vu », « Dieu a entendu », « la main de Dieu »…) ne sont que des homonymes destinés à permettre aux hommes de concevoir les actions divines. Il classe systématiquement et réfute les quatorze objections de Naḥmanide (ms Opp. 241, fol. 21v-23v) en démontrant que toutes les apparentes incohérences d’Onqelos s’expliquent par la cohérence sémantique de l’araméen et par le contexte.
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La théorie des visions prophétiques — Aln’kaoua défend la conception maïmonidienne selon laquelle la vision prophétique est un phénomène purement intérieur (influx de l’Intellect Agent sur la faculté imaginative du prophète), contre l’interprétation littérale ou kabbalistique de Naḥmanide.
Selon Colette Sirat (La pensée philosophique d’Ephraïm al-Naqawa, DAAT n°5, été 1980), Aln’kaoua « était sans aucun doute un rationaliste fervent, dans la grande lignée des philosophes aristotéliciens espagnols et provençaux qui aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles illustrèrent brillamment la science juive ». Et de conclure : « Le philosophe rationaliste fut oublié par les Tlemcéniens et Ephraïm al-Naqawa entra dans la légende sous les traits d’un personnage qui ne lui ressemblait guère : celui d’un rabbin miraculeux. »
L’anecdote de Marrakech (1393) — preuve maïmonidienne par expérience personnelle
Le Sha’ar Kevod Hashem contient une anecdote autobiographique remarquable, racontée par le Rab lui-même comme preuve expérimentale de la vérité de la thèse maïmonidienne sur les visions prophétiques. Rapportée par Sirat (1980) à partir du ms Opp. 241 :
En 5153/1393, se trouvant à Marrakech, le Rab est invité un shabbat à prononcer la derasha. La communauté entière vient le chercher chez lui pour l’accompagner à la synagogue. Sur son chemin, le groupe passe devant le portail du palais du Prince. Un portier noir musulman, choqué par l’honneur rendu au Rab juif, voulut s’élancer sur lui avec un grand bâton — les compagnons s’interposèrent. Le Rab fit sa derasha, fut acclamé, puis, en signe de deuil pour les persécutions espagnoles, refusa de partager le repas et se retira pour se reposer. Il s’endormit et fit un cauchemar : le portier noir le frappait et lui brisait le bras. Se réveillant, il revint dans la pièce où dînaient les convives en se plaignant de la cassure de son bras, qu’il montrait flasque et tenait avec l’autre main. En vain on essaya de lui démontrer qu’il ne s’était rien passé. Quand les Anciens se levèrent pour aller au Palais demander justice et lui ouvrirent la porte, son bras redevint vivant et fut guéri. Le Rab se tourna alors vers eux et déclara : « Maintenant je sais que Maïmonide et Gersonide avaient raison lorsqu’ils interprétèrent la lutte de Jacob avec l’ange comme étant une vision nocturne ! »
L’anecdote sert à Aln’kaoua à démontrer trois choses contre Naḥmanide : (1) l’intensité de la faculté imaginative peut produire des effets corporels (le bras douloureux à l’éveil) ; (2) une vision intérieure peut laisser une trace physique (comme la hanche démise de Jacob après sa lutte avec l’ange) ; (3) la prophétie est un phénomène intérieur, non un événement physique extérieur.
C’est l’un des très rares textes de philosophie juive médiévale où l’auteur invoque une expérience personnelle comme preuve d’une thèse philosophique abstraite — un trait remarquable de l’esprit aristotélicien d’Aln’kaoua.
Tradition manuscrite
Le texte a été imprimé pour la première fois à Livourne en 1820 ; trois copies manuscrites anciennes sont aujourd’hui identifiées :
- MS. Opp. 241 (= Neubauer 939,2) — Bodleian, exemplaire intégral de 77 feuillets, copié sans doute en Afrique du Nord au XVIᵉ siècle (Sirat 1980) ; contient aussi la seule copie connue du Sefer Pé’a de Moïse b. Samuel Ibn Tibbon ; entré par Oppenheim, 1829. Base de l’édition Bliah 1902.
- MS. Hunt. 559 (= Neubauer 1258,2) — Bodleian, copie séfarade du XVᵉ s. avec la fin manquante ; entrée par Huntington, 1693 ; trajectoire probable Espagne → diaspora ottomane → Alep.
- MS. JTSA 969 — Jewish Theological Seminary of America, New York ; écriture cursive ; provenance à préciser (catalogue Marx). Vraisemblablement le témoin de l’édition de Tunis 1902.
Un quatrième témoin hypothétique, dit « manuscrit de Shadal » — ayant appartenu à Samuel David Luzzatto (1800-1865) —, est évoqué par Yves Bentura (Rapport d’étude, avril 2026) sur la base d’indices indirects ; sa localisation actuelle reste inconnue.
L’édition princeps moderne — Tunis 1902
À la fin du XIXᵉ siècle, l’édition livournaise de 1820 étant devenue rare, Rabbi Hayim Bliah (1832-1919), dayan de Tlemcen, entreprend de redonner accès à l’œuvre.
Le mécanisme précis a été révélé par la réédition jérusalémite de 1986 (citée par Y. Bentura, Rapport d’étude, avril 2026). Bliah envoie ses disciples R. Abraham ben Samon et R. Samuel Tsoultan consulter le grand bibliographe galicien Shlomo (Salomon) Buber (1827-1906, grand-père du philosophe Martin Buber) « qui connaissait les trésors de nombreuses bibliothèques dans le monde ». Buber identifie le ms à Oxford, et Bliah obtient du responsable de la Bodleian une copie photographique (« car il n’était pas possible de la copier à la main »). L’édition paraît à Tunis en 1902, sous l’égide éditoriale de Shalom Bekache (1848-1927, originaire de Mumbai, formé à Safed, voix majeure de la Haskalah maghrébine), enrichie d’un commentaire savant intitulé Petah ha-Sha’ar (« L’Ouverture de la porte »).
C’est probablement MS. Opp. 241 (exemplaire complet) qui a servi de base à la copie photographique — plutôt que MS. Hunt. 559 dont la fin est manquante. L’identification précise du témoin utilisé par Bliah pourra être confirmée par consultation directe de la préface de l’édition 1902.
Une édition critique moderne du Sha’ar Kevod Hashem, fondée sur le collationnement systématique des trois témoins connus (Opp. 241, Hunt. 559, JTSA 969), est l’un des livrables-pilotes du projet MMJMM — elle s’inscrira dans la lignée Livourne 1820 → Tunis 1902.
Postérité familiale
Ephraïm a au moins deux fils attestés — Israël (l’aîné, à qui le Sha’ar Kevod Hashem est dédié) et Yehuda. Certaines sources généalogiques tlemcéniennes — notamment celles transmises par Abraham Encaoua, fils de Mardochée d’Oran (1812-1890), auteur du Zevaḥim Shelemim — évoquent également un troisième fils prénommé Salomon, voire un quatrième.
Alliance majeure : à la troisième génération maghrébine, la fille de Yehouda Aln’kaoua épouse Tzemaḥ ben Shlomo Duran — petit-fils du Rashbatz et fils du Rashbash. Cette union scelle l’alliance entre les deux dynasties fondatrices du judaïsme post-1391 : les Aln’kaoua de Tlemcen et les Duran d’Alger. Le réseau familial qui en résulte structurera la halakha maghrébine pendant plus d’un siècle (correction généalogique mai 2026 : le gendre n’est pas « fils du Rivash » comme parfois rapporté — le Ribash et le Rashbatz n’ont aucun lien Duran ; voir notice Yehouda Aln’kaoua).
La famille reste influente à Tlemcen pendant plusieurs siècles ; jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, ses descendants jouent un rôle prédominant comme rabbins et dirigeants de la communauté d’Alger. Certaines branches émigrent ultérieurement à Livourne, puis à Oran et dans toute l’Afrique du Nord, et enfin, après 1962, à Paris, Marseille, Strasbourg, Montréal et Jérusalem.
Sources et bibliographie
Sources primaires :
- Sha’ar Kevod Hashem, manuscrit MS. Opp. 241 (Bodleian) — base de l’édition Bliah 1902.
- Édition imprimée du Sha’ar Kevod Hashem, Livourne, 1820.
- Édition princeps moderne : Tunis, 1902 (Hayim Bliah / Shalom Bekache, avec commentaire Petah ha-Sha’ar).
- Réédition Jérusalem 1986 — révèle le mécanisme Bliah → Buber → Bodleian.
Études académiques de référence :
- Colette Sirat, La pensée philosophique d’Ephraïm al-Naqawa, DAAT n° 5, été 1980 — étude philosophique majeure : aristotelisme du Rab, réfutation des 14 objections de Naḥmanide, anecdote autobiographique de Marrakech 1393.
- Colette Sirat, Les théories des visions surnaturelles dans la pensée juive du Moyen-Âge, Leyde, 1969.
- Charles Touati, Grand Rabbin et historien de la philosophie juive — petit-fils d’Abraham Baliah (Grand Rabbin de Tlemcen au début du XXᵉ s.).
- H. Z. Hirschberg, A History of the Jews in North Africa, 2 vol., Brill, 1974-1981.
- Hadas-Lebel, Achel (rabbin), Rebi Ephraim Elnkaoua — Rab de Tlemcen (1359-1442), livret de huit pages, Tlemcen, 1954 (numérisé par Morial.fr).
- Assaf, Simcha — hypothèse sur la formation auprès de Yoḥanan Treves.
- Attal, R., Les Juifs d’Afrique du Nord, bibliographie, Jérusalem 1973 — recense 21 livres et articles sur Ephraïm al-Naqawa et le pèlerinage sur sa tombe.
- Bentura, Yves, Rapport d’étude du manuscrit Sha’ar Kevod Hashem, avril 2026 (dossier interne GMPL) — synthèse de la trajectoire éditoriale Bliah-Buber-Bekache.
Sources mémorielles :
- Enkaoua, Ephraïm Alfred (descendant), Le Rab Ephraïm Aln’Kaoua et Les dimensions de l’héritage, témoignages publiés sur Morial.fr (consultés mai 2026).
- Site Morial (descendants oranais), notice biographique du Rab de Tlemcen.
- Wikipédia français, « Ephraim Al-Naqawa » (consulté mai 2026).
Documentation interne :
- Dossier de recherche Encaoua de Bernard Bensaïd, docs/encaoua-sources/ (2026) — Rapport d’étude Bentura (avril 2026), Goitein_Menorat_Hamaor_traduction_et_historiographie (avril 2026), La pensée philosophique d’Ephraim al-Naqawa par Colette Sirat (1980).
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