La capitale zayyanide qui devint sanctuaire
Tlemcen est une ville du nord-ouest de l’Algérie, située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière marocaine actuelle. Capitale du royaume zayyanide à partir du XIIIᵉ siècle, c’est une cité-carrefour entre le Maghreb central, le Maroc et l’Andalousie. Lorsque les pogroms castillans de 1391 jettent sur les routes des milliers de réfugiés juifs, Tlemcen est l’une des destinations principales — la cour zayyanide accueille les fugitifs, qui apportent avec eux la culture séfarade et l’enrichissent au contact des juifs maghrébins déjà présents.
Ephraïm Aln’kaoua, le fondateur
Parmi ces fugitifs : Ephraïm Aln’kaoua, fils du martyr Israël ben Joseph Aln’kaoua de Tolède. Il s’installe à Tlemcen au tournant des XIVᵉ et XVᵉ siècles, y fonde une yeshiva, y rédige son œuvre principale — le Sha’ar Kevod Hashem — et y devient l’autorité spirituelle de tout le Maghreb central. La tradition tlemcénienne lui donne le titre de Rab el-Kebir, le Grand Maître.
À sa mort, le 1er Kislev 5203 (13 novembre 1442), il est enterré à la sortie de la ville. Sa tombe devient progressivement un lieu de pèlerinage majeur : la hiloula de Rab el-Kebir est historiquement célébrée à Tlemcen le 33ᵉ jour de l’Omer (Lag BaOmer, 18 Iyar), conjointement avec celle de Rabbi Shimon Bar Yoḥaï à Méron — c’est l’un des grands rassemblements rituels du judaïsme algérien jusqu’au milieu du XXᵉ siècle. La diaspora algérienne (UNAT) commémore aujourd’hui la Haskara du Rab à la veille de Rosh Ḥodesh Kislev, à la date anniversaire de sa mort (source : Morial).
La convergence des trois lignées post-exode
Au tournant des XVᵉ-XVIᵉ siècles, Tlemcen devient le point de convergence de trois lignées rabbiniques issues des deux grands traumatismes séfarades :
- les Aln’kaoua, présents depuis 1391 — fondateurs du nouveau foyer ;
- les Duran, alliés des Aln’kaoua par mariage dès la deuxième génération maghrébine — Yehuda Aln’kaoua, fils d’Ephraïm, épouse une fille de la branche algéroise des Duran. Cette union scelle un réseau familial qui structurera la halakha maghrébine pendant plus d’un siècle ;
- les Saba, arrivés après l’expulsion de 1492 et la conversion forcée portugaise de 1497. Abraham ben Jacob Saba (1440-1508) y rédige son Perush Eser Sefirot après être passé par Fès, où il avait réécrit de mémoire son Tzeror ha-Mor.
La rencontre directe entre Ephraïm Aln’kaoua (mort en 1442) et Abraham Saba (arrivé vers le début du XVIᵉ s.) est chronologiquement impossible. Mais la convergence à Tlemcen, à la même génération, des descendants de ces trois lignées — combinée à l’alliance précoce Aln’kaoua / Duran — fait de la ville l’un des carrefours discrets mais décisifs du judaïsme post-1492. Voir le récit La rencontre Saba / Aln’kaoua à Tlemcen.
Cinq siècles de continuité
La communauté juive de Tlemcen prospère ensuite pendant plus de cinq siècles. Elle développe son propre minhag liturgique, ses propres piyyutim, sa propre tradition de copie et de transmission textuelle. Elle accueille à son tour les expulsés de 1492 et s’enrichit de nouvelles influences. Pendant les XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, elle entretient des liens étroits avec les autres centres maghrébins (Fès, Oran après 1669, Alger) et avec Livourne.
Sous la domination ottomane (à partir du XVIᵉ siècle), puis dans le cadre du royaume d’Alger, la communauté connaît des hauts et des bas mais ne disparaît jamais. La conquête française de l’Algérie (1830) puis l’occupation française de Tlemcen (1842) modifient durablement le statut juridique des juifs : le décret Crémieux de 1870 accorde la citoyenneté française collective aux juifs d’Algérie.
La fin
Au XXᵉ siècle, la communauté tlemcénienne compte encore plusieurs milliers de personnes. Elle dispose de plusieurs synagogues, d’écoles de l’AIU, d’un tribunal rabbinique. Elle continue de vénérer Rab el-Kebir et de transmettre ses traditions liturgiques.
L’indépendance de l’Algérie en 1962 marque la fin. En quelques mois, la quasi-totalité des juifs de Tlemcen, comme ceux de toute l’Algérie, émigrent — principalement vers la France métropolitaine, accessoirement vers Israël et le Canada. Les synagogues ferment, le tribunal rabbinique disparaît, le pèlerinage cesse sur place.
La synagogue du Rab et sa mémoire diasporique
La synagogue du Rab Ephraïm Aln’kaoua à Tlemcen est construite au XIVᵉ siècle, rue du Rab, à proximité immédiate du tombeau. Pendant près de six siècles — de 1393 à 1962 —, c’est là que la hillula est célébrée chaque année (témoignage d’Ephraïm Alfred Enkaoua, descendant direct, Morial.fr).
Après l’exode de 1962, la mémoire liturgique du Rab continue dans la diaspora dans deux synagogues qui portent son nom :
- Paris 10ᵉ, synagogue des Tlemcéniens, rue des Petites Écuries — où la hillula est célébrée chaque 1er Kislev depuis 1962 ;
- Jérusalem, Centre Mondial du Judaïsme Nord-Africain, 13 rue Ha-Ma’aravim — où une synagogue du Rab Ephraïm Enkaoua existe également, et accueille la hillula depuis environ 2010 sous la direction du Grand Rabbin Georges Haïk, originaire de Tlemcen.
En décembre 2012, le président François Hollande rendit hommage au Rab lors d’une visite officielle à Tlemcen.
Aujourd’hui
Il n’y a plus de communauté juive à Tlemcen. Mais la mémoire tlemcénienne reste vive dans la diaspora : à Paris, Marseille, Strasbourg, Lyon, Montréal, Ashdod, Jérusalem. Les associations de Tlemcéniens organisent des rencontres, transmettent des chants liturgiques, préservent les recettes. La tombe de Rab el-Kebir continue d’attirer quelques pèlerins occasionnels — diaspora qui revient pour quelques heures.
Le projet MMJMM voit dans le patrimoine manuscrit tlemcénien — au premier rang duquel le Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm Aln’kaoua, aujourd’hui à Oxford — l’occasion de redonner à la diaspora un accès intelligible à ses propres racines écrites.