La capitale zayyanide qui devint sanctuaire
Tlemcen est une ville du nord-ouest de l’Algérie, située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière marocaine actuelle. Capitale du royaume zayyanide à partir du XIIIᵉ siècle, c’est une cité-carrefour entre le Maghreb central, le Maroc et l’Andalousie. Lorsque les pogroms castillans de 1391 jettent sur les routes des milliers de réfugiés juifs, Tlemcen est l’une des destinations principales — la cour zayyanide accueille les fugitifs, qui apportent avec eux la culture séfarade et l’enrichissent au contact des juifs maghrébins déjà présents.
Ephraïm Aln’kaoua, le fondateur
Parmi ces fugitifs : Ephraïm Aln’kaoua, fils du martyr Israël ben Joseph Aln’kaoua de Tolède. Il s’installe à Tlemcen au tournant des XIVᵉ et XVᵉ siècles, y fonde une yeshiva, y rédige son œuvre principale — le Sha’ar Kevod Hashem — et y devient l’autorité spirituelle de tout le Maghreb central. La tradition tlemcénienne lui donne le titre de Rab el-Kebir, le Grand Maître.
À sa mort, vers 1442, il est enterré à la sortie de la ville. Sa tombe devient progressivement un lieu de pèlerinage majeur — la hiloula de Rab el-Kebir, célébrée le 30 du mois d’av, attire des juifs de toute l’Algérie, du Maroc et même de Tunisie jusqu’au milieu du XXᵉ siècle. Le pèlerinage est l’un des marqueurs identitaires les plus puissants du judaïsme algérien.
Cinq siècles de continuité
La communauté juive de Tlemcen prospère ensuite pendant plus de cinq siècles. Elle développe son propre minhag liturgique, ses propres piyyutim, sa propre tradition de copie et de transmission textuelle. Elle accueille à son tour les expulsés de 1492 et s’enrichit de nouvelles influences. Pendant les XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, elle entretient des liens étroits avec les autres centres maghrébins (Fès, Oran après 1669, Alger) et avec Livourne.
Sous la domination ottomane (à partir du XVIᵉ siècle), puis dans le cadre du royaume d’Alger, la communauté connaît des hauts et des bas mais ne disparaît jamais. La conquête française de l’Algérie (1830) puis l’occupation française de Tlemcen (1842) modifient durablement le statut juridique des juifs : le décret Crémieux de 1870 accorde la citoyenneté française collective aux juifs d’Algérie.
La fin
Au XXᵉ siècle, la communauté tlemcénienne compte encore plusieurs milliers de personnes. Elle dispose de plusieurs synagogues, d’écoles de l’AIU, d’un tribunal rabbinique. Elle continue de vénérer Rab el-Kebir et de transmettre ses traditions liturgiques.
L’indépendance de l’Algérie en 1962 marque la fin. En quelques mois, la quasi-totalité des juifs de Tlemcen, comme ceux de toute l’Algérie, émigrent — principalement vers la France métropolitaine, accessoirement vers Israël et le Canada. Les synagogues ferment, le tribunal rabbinique disparaît, le pèlerinage cesse sur place.
Aujourd’hui
Il n’y a plus de communauté juive à Tlemcen. Mais la mémoire tlemcénienne reste vive dans la diaspora : à Paris, Marseille, Strasbourg, Lyon, Montréal, Ashdod, Jérusalem. Les associations de Tlemcéniens organisent des rencontres, transmettent des chants liturgiques, préservent les recettes. La tombe de Rab el-Kebir continue d’attirer quelques pèlerins occasionnels — diaspora qui revient pour quelques heures.
Le projet MMJMM voit dans le patrimoine manuscrit tlemcénien — au premier rang duquel le Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm Aln’kaoua, aujourd’hui à Oxford — l’occasion de redonner à la diaspora un accès intelligible à ses propres racines écrites.