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Rab el-Kebir

Cinq siècles de pèlerinage à la tombe d'Ephraïm Aln'kaoua à Tlemcen — et ce qu'il en reste

Collectif GMPL 9 min de lecture
Grand public Diaspora maghrébine

À la sortie de Tlemcen, à flanc de colline, il y a une tombe. Elle est blanche, simple, abritée d’une petite koubba — l’édicule à coupole basse des sanctuaires maghrébins. Pendant cinq cents ans, des juifs y sont venus. À pied depuis le mellah, à dos d’âne depuis Oran, en charrette depuis Saïda, plus tard en autobus depuis Sidi-Bel-Abbès, puis en voiture depuis Alger. Ils venaient le 30 du mois d’av, à la fin de l’été, pour la hiloula — l’anniversaire de la mort d’Ephraïm Aln’kaoua, Rab el-Kebir, le Grand Maître. Aujourd’hui, personne ne vient plus. Ou presque personne.

Ce qu’on faisait

La hiloula de Rab el-Kebir était le rendez-vous le plus important du judaïsme algérien. Plus important, sans doute, que celui de Rabbi Ephraïm Encaoua — c’est le même homme, l’orthographe varie. La date avait été fixée en référence à la tradition rabbinique qui place sa mort vers le 30 av, peu après le jeûne du 9 av qui commémore la destruction du Temple. Cela donnait à la fête un sens : on commémorait l’ancien deuil, et l’on remerciait le maître d’avoir, après la catastrophe de 1391, refondé un foyer pour la mémoire.

On y venait pour faire un vœu. Pour obtenir la guérison d’un enfant. Pour trouver un mari. Pour rendre grâce. On y venait pour manger — il y avait des marchands de pâtisseries, de poulets rôtis, de thé à la menthe. On y dormait à proximité. Les femmes apportaient des étoffes brodées qu’elles laissaient sur la tombe ; les hommes y déposaient des bougies. On chantait des piyyutim — des poèmes liturgiques — dont certains avaient été composés à Tlemcen même par des descendants d’Ephraïm, ou par les paytanim de Fès et d’Oran qui venaient en pèlerinage.

C’était religieux. C’était festif. C’était populaire. C’était lié à un homme qui était mort cinq siècles plus tôt, dont les contemporains savaient à peine lire le nom — Aln’kaoua, ou Encaoua, ou Ankawa — mais dont ils sentaient qu’il les liait à quelque chose de plus ancien qu’eux.

Ce qu’il avait fait

Ce qu’il avait fait, c’est arrivé en 1391, l’année du basculement.

Cette année-là, son père, Israël ben Joseph Aln’kaoua, vieux rabbin de Tolède, avait été massacré dans les pogroms de l’été. Ephraïm avait probablement une trentaine d’années. Il avait pris l’œuvre inachevée de son père, le Menorat ha-Ma’or — « Le Chandelier de la Lumière » —, et il avait fui. Le détroit de Gibraltar, le Maroc, puis l’Algérie zayyanide. Tlemcen.

Là, il avait fondé une yeshiva. Il avait rédigé son propre ouvrage, le Sha’ar Kevod Hashem. Il avait formé des élèves. Il était devenu l’autorité spirituelle de tout le Maghreb central. Il avait vu, vers 1442, sa propre mort approcher, et il avait été enterré là où, depuis, on lui rend visite.

Ce qu’il avait surtout fait — et c’est ce que le pèlerinage célébrait, à son insu peut-être — c’est continuer. Continuer un nom, continuer un livre, continuer une tradition. Là où la violence avait voulu rompre, il avait tendu un fil. La hiloula de Rab el-Kebir, sous toutes ses formes parfois plus festives que religieuses, était la célébration annuelle de cette continuité-là.

La rupture

En 1962, l’indépendance de l’Algérie met fin à cinq siècles de présence juive à Tlemcen. En quelques mois, la communauté part — principalement vers la France. Pour la première fois depuis le XVᵉ siècle, il n’y a plus personne pour préparer la hiloula. Plus de marchands, plus de chants, plus d’étoffes brodées. La tombe reste, intacte, mais sans visiteurs.

Pendant les décennies qui suivent, quelques pèlerins osent revenir. Ils sont peu nombreux, ils sont surveillés, ils ne séjournent pas. Dans les années 1980 et 1990, les tensions politiques en Algérie rendent l’accès quasi impossible. Le pèlerinage cesse.

À Paris, à Marseille, à Strasbourg, à Montréal, à Jérusalem — où la diaspora tlemcénienne s’est reconstituée en associations communautaires —, on continue de prier pour Rab el-Kebir. On organise parfois, à la date du 30 av, des célébrations à la synagogue. On chante les mêmes piyyutim, ou ce qu’on en a gardé. Les anciens transmettent ce qu’ils peuvent. Les enfants n’y comprennent pas grand-chose, ou alors quelque chose d’autre.

Ce qui restait, et qu’on ne savait pas

Pendant que la hiloula s’éteignait en Algérie, quelque chose dormait en Angleterre.

À la Bodleian Library d’Oxford, dans la collection des manuscrits hébreux, deux copies du XVᵉ siècle du Sha’ar Kevod Hashem — l’œuvre d’Ephraïm Aln’kaoua — sont conservées sous les cotes Neubauer 939 et 1258. Elles sont là, intactes, lisibles. La première édition imprimée du livre, à Livourne en 1820, en a été tirée. Les pèlerins qui venaient à la tombe de Rab el-Kebir ignoraient à peu près tous l’existence de ces manuscrits — comme, du reste, beaucoup ignoraient le contenu précis de l’œuvre. Ils venaient pour le saint, non pour le livre.

Et pourtant. Le livre et le saint sont la même chose. Le livre est l’acte d’écriture par lequel Ephraïm a transformé la fuite de 1391 en fondation. Le saint est la mémoire que les générations suivantes ont voulu garder de cet acte. Quand le pèlerinage s’éteint, c’est l’image qui s’efface ; mais quand le livre reste lisible, l’acte demeure accessible — pour qui sait, ou pour qui peut savoir.

Aujourd’hui

Le projet MMJMM s’attache à rendre lisible, traduit, accessible, le Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm Aln’kaoua. Édition critique pilote du collectif, fondée sur les deux manuscrits de la Bodleian et tout autre témoin identifiable. C’est, méthodologiquement, un projet philologique. C’est, en réalité, autre chose.

Pour la diaspora tlemcénienne aujourd’hui — celle qui a perdu le pèlerinage et qui n’a souvent jamais ouvert le livre —, ce travail offre quelque chose que ni la mémoire orale ni le souvenir de la hiloula ne pouvaient offrir seuls : la possibilité de lire ce que Rab el-Kebir avait à dire. Pas seulement de lui rendre visite. Pas seulement de prononcer son nom. De le lire.

Il aura fallu six siècles pour que le livre revienne à ses lecteurs. Le détour passe par Oxford et par un écran. Mais il revient.

Mots-clés

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