Le Tashbetz, ou comment Alger réorganisa le judaïsme après 1391
La refondation halakhique du monde maghrébin par un rabbin réfugié et son école
En 1391, tandis qu’Israël ben Joseph Aln’kaoua meurt à Tolède et que son fils Ephraïm fuit vers Tlemcen, un autre rabbin séfarade prend la même route. Il a trente ans, il s’appelle Shimon ben Tzemaḥ Duran, il est né à Palma de Majorque dans une famille originaire de Provence. Quand les pogroms de l’été atteignent les Baléares, il embarque pour l’Algérie.
Il débarque à Alger sans ressources et avec un seul atout : une formation rabbinique de premier ordre. Cinquante ans plus tard, il aura refondé pour tout le Maghreb le cadre halakhique que la catastrophe avait brisé.
L’enjeu de 1391
En 1391, ce ne sont pas seulement des hommes qui sont tués. Ce sont des yeshivot qui disparaissent, des tribunaux qui cessent de siéger, des chaînes de transmission rabbinique qui s’éteignent. Le judaïsme séfarade, qui pendant trois siècles avait été le foyer intellectuel le plus fécond du monde juif, perd la moitié de ses cadres en quelques semaines. Les survivants se retrouvent éparpillés — à Tlemcen, Alger, Fès, Tunis, Constantinople — sans coordination, sans hiérarchie reconnue, sans cadre juridique commun.
Reconstruire, c’est trancher des questions concrètes. Comment se marie-t-on quand on est un converti forcé qui revient au judaïsme ? Comment hérite-t-on de biens confisqués pendant la persécution ? Quelle est l’autorité d’un bet din improvisé en exil ? Que vaut un divorce prononcé à Majorque par un tribunal qui n’existe plus ?
Le Tashbetz
C’est à ces questions, et à cent autres, que répond le Tashbetz — acronyme de Teshuvot Shimon ben Tzemaḥ, « Les Réponses de Shimon ben Tzemaḥ ». Recueil de responsa rassemblé tout au long de la vie du Rashbatz et complété par ses descendants, le Tashbetz devient en un siècle la référence halakhique de l’ensemble du judaïsme maghrébin. On le consulte à Fès, à Tlemcen, à Tunis, à Tripoli. On en cite des passages dans les communautés ottomanes. Quand Yosef Caro, au XVIᵉ siècle à Safed, codifie le Shulḥan Aroukh, il intègre des décisions du Tashbetz.
Le Rashbatz ne s’arrête pas aux responsa. Il rédige aussi un grand traité philosophique et exégétique, le Magen Avot — « Le Bouclier des Pères » — qui dialogue avec Maïmonide et défend la tradition rabbinique contre les attaques chrétiennes. C’est un livre de combat intellectuel : on est dans les décennies qui suivent 1391, les disputations contraintes se multiplient, les juifs doivent répondre aux théologiens chrétiens qui veulent les faire renoncer. Le Magen Avot fournit les arguments.
Les taqqanot d’Alger
Mais l’œuvre du Rashbatz dépasse les livres. Sa vraie réussite est institutionnelle. À Alger, avec Yitzhak ben Sheshet — le Rivash, autre grand réfugié de 1391 — jusqu’à la mort de celui-ci en 1408, puis seul, il met en place les taqqanot : les ordonnances communautaires qui régissent désormais le mariage, la succession, le commerce, la justice juive. Ces taqqanot algériennes pèseront sur le judaïsme nord-africain jusqu’au XXᵉ siècle. Elles inventent une réponse durable à une situation transitoire — l’exil — et elles deviennent, par cette durée même, l’un des socles de l’identité juridique du judaïsme maghrébin.
Trois générations
Le Rashbatz établit aussi une dynastie. Son fils Shlomo Duran (Rashbash, 1400-1467) lui succède et rédige ses propres responsa. Son petit-fils Tzemaḥ Duran (1438-1510) continue. Trois générations de halakhistes algérois sur près d’un siècle et demi — c’est un phénomène rare dans l’histoire juive. La maison Duran devient à Alger ce que les Abravanel étaient en Espagne ou ce que les ibn Tibbon avaient été en Provence : une lignée auctoriale dont l’autorité tient à la fois au sang, au lieu et au texte transmis.
Et les manuscrits ?
Le Tashbetz a été abondamment imprimé à partir d’Amsterdam au XVIIᵉ siècle, puis à Livourne au XVIIIᵉ. Le texte est aujourd’hui largement accessible dans les éditions modernes. Mais les manuscrits anciens du Tashbetz, et plus largement les copies manuscrites de la production duranienne d’Alger, sont dispersés dans toutes les grandes bibliothèques mondiales — Bodleian, BL, NLI, JTS, Parme — et n’ont jamais fait l’objet d’un inventaire systématique. La même observation vaut pour les manuscrits du Magen Avot, pour les responsa de Rashbash et Tzemaḥ, et pour la correspondance des Duran avec leurs interlocuteurs maghrébins, qui circulait largement en cahiers manuscrits avant l’impression.
Reconstituer le corpus manuscrit duranien, c’est reconstituer la documentation matérielle d’un acte fondateur : la refondation halakhique du judaïsme maghrébin après la catastrophe de 1391. C’est l’un des sous-chantiers naturels du projet MMJMM — sans doute le plus structurant pour le volet algérien, après le pôle tlemcénien des Aln’kaoua.
L’histoire que l’on raconte rarement
Une remarque pour finir.
Dans l’historiographie juive, la catastrophe de 1391 est souvent racontée par ses victimes et ses fuyards. Par ses martyrs. Par ses convertis forcés. C’est une histoire d’effondrement.
Avec le Rashbatz et ses descendants, c’est l’histoire inverse qu’il faut raconter : celle des survivants qui, dans le surlendemain immédiat de la catastrophe, prennent la plume, ouvrent une yeshiva, instituent un tribunal, codifient des règles, forment des élèves, écrivent un livre. La catastrophe ne consume pas tout : il en reste de quoi rebâtir, à condition que quelqu’un veuille bien s’y atteler.
Shimon ben Tzemaḥ Duran s’y est attelé. C’est aussi pour cela qu’on l’étudie aujourd’hui — et c’est aussi pour cela que le projet MMJMM existe.
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Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.