Le Fonds Luzzatto, une bibliothèque éclatée
Mille pièces, dix institutions, un fil de mémoire à retisser
Au début de l’année 1869, à Padoue, un homme d’une cinquantaine d’années inventorie les rayonnages d’une bibliothèque qu’il a héritée de son père. Il s’appelle Isaia Luzzatto. Son père, Samuel David Luzzatto — Shadal pour les érudits du monde entier — est mort quatre ans plus tôt. Ce qu’Isaia doit faire est terrible et nécessaire : vendre.
Une bibliothèque comme aucune autre
La bibliothèque est l’une des plus précieuses d’Europe. Plus de cent vingt manuscrits hébreux selon le catalogue dressé en 1868 — plusieurs centaines de pièces si l’on compte les imprimés anciens et les éditions rares qui l’accompagnent. Et ce que Shadal y avait rassemblé en un demi-siècle dépasse, en densité philologique, ce qu’aucune collection privée comparable n’avait jamais réuni.
Des autographes du Ramḥal — Moshe Ḥayyim Luzzatto, le grand kabbaliste mort à Acre en 1746 dont la famille Luzzatto se réclamait. Des copies anciennes de Yehuda Halevi, dont un diwan signalé par Shadal comme parmi les plus complets connus. Le Tarshish et le diwan de Moshe ibn Ezra, qualifié par son propriétaire de seul exemplaire connu au monde. Des Maḥzorim maghrébins comme celui d’Oran, celui de Fès, celui de Tétouan. Un Pentateuque copié par le sofer Yitzḥak b. Pisante en 1287. Des manuscrits Aln’kaoua sortis de Tlemcen. Le tout accompagné de plusieurs centaines d’incunables hébreux et d’éditions rarissimes, dont vingt-six incunables identifiés par Joseph Luzzatto.
Shadal était professeur au Collegio Rabbinico de Padoue depuis 1829 — premier séminaire rabbinique moderne d’Europe. Il vivait de son enseignement. À sa mort, sa famille n’a pas les moyens d’entretenir cet ensemble. Et la bibliothèque, telle qu’elle est, ne peut pas être vendue à un seul acquéreur : aucun mécène n’aurait l’envergure financière, et aucune institution ne se présente à la fois intéressée et solvable.
Alors Isaia vend par lots.
La dispersion, lot après lot
En 1869-1870, la Bodleian Library d’Oxford achète un premier lot — environ soixante-dix-sept manuscrits, dont les cinq volumes du Maḥzor d’Oran, plusieurs pièces autographes du Ramḥal, et probablement les copies des œuvres Aln’kaoua. Ces manuscrits sont versés dans la série MSS. Opp. Add. (Oppenheim Additions), aux côtés d’autres acquisitions de la même période — un voisinage administratif qui aura pour conséquence, un siècle et demi plus tard, de rendre difficile l’identification de ce qui venait précisément de Padoue.
Le grand Maḥzor Luzzatto, manuscrit liturgique italien du XIVᵉ siècle, va à l’Alliance Israélite Universelle de Paris — sous la cote MS H 24 A, où il se trouve toujours.
Le cercle padouan tout entier se disperse en parallèle. Joseph Almanzi, ami et collaborateur de Shadal, est mort en 1860 ; sa propre collection de plus de six cents manuscrits hébreux a été acquise par le British Museum (futur British Library) en 1865 — soit, paradoxalement, l’année même de la mort de Shadal. Les livres rares d’Almanzi, eux, sont allés chez le libraire Frederik Müller à Amsterdam, puis au Temple Emanu-El de New York en 1868, qui en a fait don à la Columbia University Library en 1893. Aujourd’hui encore, une part importante de la bibliothèque imprimée d’Almanzi est à Manhattan.
Isacco Samuele Reggio, l’autre grand padouan, était mort en 1855. Sa collection était partie à la Bodleian dès 1853. Plusieurs des manuscrits sur lesquels Shadal avait travaillé — autographes du Ramḥal en particulier — sont passés par ce canal antérieur.
D’autres lots Luzzatto suivent au cours des années 1870. Le Jewish Theological Seminary de New York acquiert plusieurs pièces, certaines dès la fin des années 1860 du vivant d’Isaia. Solomon Joachim Halberstam, érudit polonais, achète directement à Isaia Luzzatto entre 1888 et 1889 ; sa collection passe ensuite au Montefiore College de Ramsgate, puis est dispersée chez Sotheby’s en 2004 — ce qui en perd partiellement la trace publique, certaines pièces entrant en mains privées.
Les papiers personnels de Shadal et de sa famille — correspondance, manuscrits inédits, brouillons philologiques, agendas — finissent à Berkeley en Californie, à la Magnes Collection of Jewish Art and Life, où ils sont conservés aujourd’hui.
À la fin des années 1870, la dispersion est achevée. Ce qui était une bibliothèque est devenu une douzaine d’archipels, sur trois continents.
Le XXᵉ siècle aggrave l’oubli
Les filles d’Isaia Luzzatto périssent en déportation pendant la Shoah, comme tant de juifs d’Italie du Nord. La famille s’éteint en tant que mémoire active. Et le judaïsme padouan lui-même, après deux mille ans de présence ininterrompue depuis la fondation de Patavium par les Romains, devient un souvenir parmi d’autres, dilué dans le Milan ou la Rome de l’après-guerre.
Les manuscrits dorment.
Ils sont là, mais personne ne sait plus qu’ils sont là ensemble. Chaque bibliothèque les a inventoriés selon son propre système — Neubauer à Oxford en 1886, Mortara pour les Italiens, De Rossi pour Parme — et le lien commun s’efface. Le fait que ces pièces aient appartenu à Shadal, qu’elles aient été pensées comme un tout cohérent et non comme une accumulation de bibliophile, qu’elles aient constitué un projet philologique conscient et structuré pendant un demi-siècle : tout cela devient invisible.
Le catalogue Joseph Luzzatto de Padoue, imprimé en novembre 1868 pour préparer les ventes — la source primaire — dort lui aussi dans quelques bibliothèques européennes. Personne ne pense à le croiser systématiquement avec le catalogue Neubauer d’Oxford de 1886. Personne ne pense à dresser la table de concordance entre les 121 numéros de Padoue et les 2 602 numéros d’Oxford. Pendant cent cinquante ans, ce travail attend.
Le réveil — 2026
C’est cet état de l’oubli qu’a brisé, en 2026, la parution du Manuscrit sacré de Didier Nebot et la fondation du collectif GMPL.
Le pari est simple, et il est lent : ce que la dispersion a séparé, l’attention peut le réunir. Pas en rapatriant les pièces — c’est juridiquement infondé et probablement souhaitable de ne pas le faire. Mais en reconstituant le réseau de sens.
En établissant, pièce par pièce, le pont entre le numéro du catalogue de 1868 et la cote actuelle dans chaque institution. En rappelant que telle prière d’Oran, et tel poème de Halevi, et tel autographe du Ramḥal, et telle copie d’Aln’kaoua ont, pendant une partie de leur vie, dormi sur la même étagère, dans la même bibliothèque, à Padoue, sous le regard du même érudit. En remettant Shadal au centre, non comme propriétaire, mais comme point de cohérence : celui qui avait perçu, le premier peut-être, que ces fragments dispersés du judaïsme méditerranéen formaient un seul livre, à condition qu’on prît la peine de les lire ensemble.
C’est cela, reconstituer un fonds. Ce n’est pas un travail de logistique. C’est un travail d’attention.
Une étoile éteinte
Le Fonds Luzzatto n’est pas mort. Il était simplement éteint, comme une étoile qu’on n’avait plus pris la peine d’observer.
Avec le projet MMJMM, avec la révolution numérique du portail Ktiv qui met aujourd’hui à portée d’écran 85 % des manuscrits hébreux mondiaux, avec les premières conventions de partenariat entre les institutions détentrices et le collectif, la lumière redevient lisible. Vingt-neuf cotes ont déjà été identifiées à la Bodleian sur les soixante-dix-sept estimées par le Groupe Oxford. Soixante autres pièces restent à apparier. Et au-delà d’Oxford, la cartographie reste à compléter pour les onze autres institutions.
Le travail prendra des années. Il sera fait, en collaboration avec les bibliothèques, avec les universitaires, avec les descendants. Il est commencé.
Mots-clés
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Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.
Manuscrits évoqués
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Maḥzor d'Oran — Volume I
MS. Opp. Add. 4° 84
Bodleian Library, Oxford
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Maḥzor Luzzatto
MS H 24 A
Alliance Israélite Universelle — Bibliothèque, Paris
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Maḥzor de Fès
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à identifier, —
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Maḥzor de Tétouan
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à identifier, —
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Diwan de Yehuda Halevi
—
à identifier (probablement Bodleian), —
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