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    Le Ḥida, l'homme qui voulait tout cataloguer

    Voyages, bibliothèques et bibliographies d'un émissaire de Jérusalem au siècle des Lumières

    Collectif GMPL 10 min de lecture
    Grand public Chercheurs Diaspora maghrébine

    Au milieu du XVIIIᵉ siècle, un homme parcourt l’Europe et la Méditerranée. Il a vingt-neuf ans à son premier voyage, cinquante-quatre au dernier. Il est rabbin, kabbaliste, halakhiste, bibliophile. Il s’appelle Ḥayyim Yosef David Azoulai — la tradition l’appelle par l’acronyme de ses initiales : le Ḥida. Né à Jérusalem en 1724, il meurt à Livourne en 1806. Entre ces deux dates, il visite tout ce que la diaspora juive d’Europe et du bassin méditerranéen compte de grandes bibliothèques, et il prend des notes.

    Un Jérusalémite d’origine fassi

    Le Ḥida naît à Jérusalem dans une vieille famille rabbinique de la ville sainte. Mais ses racines plongent plus loin que cela. Son arrière-arrière-grand-père, Rabbi Avraham Azoulay, était un kabbaliste de Fès qui émigra en Erets Israël vers 1620. Le Ḥida est donc, à proprement parler, un descendant de la diaspora marocaine revenu en Terre sainte un siècle et demi avant sa propre naissance. Cette ascendance maghrébine ne sera jamais oubliée par lui — elle informe en sourdine, toute sa vie, l’attention particulière qu’il portera aux manuscrits, aux rabbins et aux communautés du Maghreb.

    Il étudie auprès des maîtres jérusalémites les plus prestigieux de son temps : Ḥayim ibn Attar — l’auteur de l’Or ha-Ḥayim, lui-même originaire du Maroc —, Shalom Sharabi (le Rashash) et Isaac HaKohen Rapoport. À douze ans, il commence à rédiger des nouveautés halakhiques. À vingt-neuf ans, il est désigné comme shadar — émissaire des communautés de Jérusalem et d’Hébron — chargé de parcourir les communautés juives du monde pour y collecter des fonds.

    Deux grandes missions

    Contrairement à ce que rapportent parfois les notices populaires, les sources scientifiques actuelles établissent deux grandes missions, séparées par quinze années à Jérusalem :

    • Première mission, 1753-1757 : Italie, terres allemandes, Hollande, Angleterre. Il a entre 29 et 33 ans.
    • Seconde mission, 1772-1778 : Tunisie, Italie, France (où il est reçu à Versailles par Louis XVI), Hollande. Il a entre 48 et 54 ans.

    Pendant ces missions, le shadar voyage par bateau, par caravane, par diligence. Il dort dans des auberges parfois hostiles, négocie avec des consistoires parfois mesquins, prononce des prêches dans des langues qu’il maîtrise inégalement. Il rentre chez lui après quatre, cinq, six ans d’absence, avec quelques bourses et beaucoup de fatigue.

    Mais ce qui distingue le Ḥida des autres shadar de son siècle, c’est ce qu’il fait en plus de la collecte. Partout où il passe, il visite les bibliothèques. Il demande à voir les manuscrits hébreux. Il les ouvre, il les lit, il prend des notes. Quand il quitte une ville, il a allongé sa collection de notices d’une dizaine, parfois d’une centaine. Il consigne aussi soigneusement ce que disent les rabbins qu’il rencontre, ce qu’ils ont lu, ce qu’ils n’ont pas lu, ce qu’ils ont entendu dire d’autres. Il transforme ses voyages en enquête bibliographique permanente.

    Tunis, 1773-1774 — l’incident maghrébin

    Le seul vrai séjour maghrébin du Ḥida est aussi celui qu’il aurait préféré éviter. En 1773, il débarque à Tunis dans le cadre de sa seconde mission. Il pense y rester quelques semaines. Il y restera huit mois.

    L’histoire est rocambolesque. Retenu contre son gré dans la maison du Qaïd Tanuji — le représentant juif officiel auprès du gouvernement musulman —, le Ḥida devient malgré lui témoin et arbitre d’une violente lutte de pouvoir interne à la communauté juive tunisoise. D’un côté, l’élite locale conservatrice, les Tuansa, descendants des juifs maghrébins anciens. De l’autre, la minorité d’influence européenne, les Grana (les Livournais), arrivés au XVIIᵉ siècle depuis Livourne, plus aisés et plus modernes. Le conflit n’est pas seulement intellectuel : il porte sur les tribunaux, sur les revenus, sur le pouvoir religieux. Le Ḥida, savant respecté venu de Jérusalem et donc supposé impartial, est sollicité comme arbitre par toutes les parties. Sa réponse, prudente et conservatrice, fait date dans l’histoire de la communauté tunisoise.

    Mais ce que le Ḥida fait surtout pendant ces huit mois, c’est ce qu’il fait toujours : il lit, il note, il rencontre les rabbins du lieu. À Tunis, il fréquente les grands maîtres locaux — Tzemaḥ Tzarfati, Avraham Cohen dit Baba Rebbi, Avraham Taïeb dit Baba Sidi, Yitzḥak Lumbroso, Messaoud Elfassi. Tous figureront ensuite dans le Shem ha-Gedolim. Parmi les jeunes étudiants qu’il observe, il en distingue un d’à peine quinze ans qu’il décrira plus tard dans son journal : « Des trois jeunes étudiants que j’ai remarqués, celui du milieu est entier, parfait. » L’enfant deviendra Rabbi Ḥaï Taïeb, l’une des grandes figures rabbiniques tunisoises du XIXᵉ siècle.

    L’Algérie qu’il n’a jamais vue

    Mais une absence est aussi à noter dans cet itinéraire : le Ḥida n’a jamais traversé la frontière algérienne. Il n’a vu ni Tlemcen, ni Alger, ni Oran, ni Constantine. Il n’a pas non plus mis les pieds au Maroc, terre de ses ancêtres.

    Pourquoi ? Pour des raisons probables qui tiennent à l’instabilité de l’époque (le bombardement espagnol d’Alger aura lieu en 1775, l’année qui suit son départ de Tunis) et à la logique d’itinéraire — depuis Tunis, on remontait par bateau vers Livourne, on ne s’aventurait pas par voie terrestre en Algérie. Mais ses contacts avec le judaïsme algérien et marocain ne s’en sont pas trouvés rompus pour autant. Ils ont simplement transité par trois canaux indirects : par correspondance, par les rabbins maghrébins qu’il rencontrait à Tunis et plus tard à Livourne, et par les livres des bibliothèques qu’il consultait partout où il passait.

    C’est précisément pour cela que le Shem ha-Gedolim contient des notices sur les Aln’kaoua de Tlemcen — dont le martyr Israël ben Joseph, dont Ephraïm le fondateur, dont les descendants successifs — alors même que leur auteur n’a jamais vu Tlemcen de ses propres yeux. Le Ḥida est, à cet égard, le premier à donner au judaïsme algérien médiéval une inscription bibliographique internationale. Avant lui, ces rabbins n’étaient connus que dans leurs propres communautés. Après lui, ils entrent dans la mémoire écrite du monde juif.

    Shem ha-Gedolim

    Le résultat de cette obsession bibliographique est un livre extraordinaire : Shem ha-Gedolim — « Le Nom des Grands » —, publié pour la première fois à Livourne en 1774 et augmenté plusieurs fois par la suite. C’est, simplement, la première bibliographie raisonnée de toute la littérature rabbinique depuis ses origines.

    Le livre est organisé en deux volumes :

    • Shem ha-Gedolim proprement dit : un dictionnaire des auteurs, par ordre alphabétique du prénom hébraïque. Chaque notice donne ce que le Ḥida a pu apprendre — dates, lieux, œuvres, manuscrits qu’il a vus.
    • Va’ad la-Ḥakhamim : un dictionnaire des œuvres rabbiniques, par ordre alphabétique des titres.

    L’ampleur est saisissante. Le Ḥida y recense environ 1 500 auteurs et 2 500 œuvres, en s’appuyant sur ce qu’il avait lui-même vu dans les bibliothèques, sur ce que ses correspondants lui avaient écrit, sur les éditions imprimées qu’il avait pu consulter. Pour beaucoup d’œuvres maghrébines et orientales, il est encore aujourd’hui le seul témoin direct — certains manuscrits qu’il a vus ont disparu depuis.

    À côté du Shem ha-Gedolim, le Ḥida publie son commentaire du Shulḥan Aroukh (Birkei Yosef, Livourne 1774-1776), des responsa (Ḥayim Sha’al), des sermons, des traités de kabbale. Au total, environ soixante-et-onze ouvrages. Et, plus secrètement, il tient un journal personnel — le Maagal Tov — où il consigne ses voyages, ses rencontres, ses doutes, sa modestie aussi. Ce journal restera inédit jusqu’à sa publication par Aron Freimann à Berlin en 1921. C’est aujourd’hui l’une des sources les plus précieuses sur la vie quotidienne du judaïsme méditerranéen au XVIIIᵉ siècle.

    Le précurseur

    Pour comprendre l’importance du Shem ha-Gedolim, il faut sauter un siècle.

    En 1852, Moritz Steinschneider publie à Berlin son catalogue des manuscrits hébreux de la Bodleian Library — premier grand catalogue critique moderne. En 1886, Adolf Neubauer publie celui d’Oxford qui sert encore aujourd’hui de référence à toute la recherche. Au XXᵉ siècle, Malachi Beit-Arié construit SfarData, la base codicologique mondiale. En 2017, la National Library of Israel lance Ktiv — qui rassemble aujourd’hui ≈ 87 700 manuscrits hébreux numérisés ou microfilmés à travers le monde.

    Tous ces projets héritent, sans toujours le dire, du Ḥida. C’est lui qui, le premier, a eu l’idée qu’on pouvait — et qu’on devait — tout cataloguer. Qu’à la transmission orale, à la mémoire de chaque maître pour ses propres maîtres, devait s’ajouter une mémoire écrite, systématique, accessible. Que le monde des livres juifs formait un tout dont on pouvait dresser la carte.

    Sans le Ḥida, il n’y a pas de Steinschneider. Sans Steinschneider, pas de Neubauer. Sans Neubauer, pas de SfarData. Sans SfarData, pas de Ktiv. Et sans Ktiv, le projet MJMM serait techniquement impossible à mener.

    Livourne, le port-pivot

    À partir de 1778, le Ḥida ne retourne plus à Jérusalem. Il s’installe à Livourne — où il vivra ses vingt-huit dernières années. Il y épouse Rachel, sa seconde épouse, à Pise le 28 octobre 1778 (sa première femme, également prénommée Rachel, était morte en 1773 alors qu’il était à Tunis). Il y meurt le 11 Adar 5566, un vendredi soir, Shabbat Zakhor — soit le 1ᵉʳ mars 1806.

    Pourquoi Livourne ? Parce que c’est, à ce moment-là, le pivot du monde sépharade-maghrébin. C’est là que se fait l’imprimerie hébraïque destinée au Maghreb. C’est là qu’arrivent les correspondances de Fès, Tunis, Alger, Salé. C’est là, en somme, qu’un savant peut continuer à tout savoir sans s’épuiser à voyager.

    Livourne est aussi, et ce n’est pas un hasard, le port d’arrivée des manuscrits du Maghreb vers l’Europe — c’est par Livourne que beaucoup d’œuvres maghrébines ont rejoint les collections italiennes, puis allemandes, puis anglaises au XIXᵉ siècle. C’est par Livourne, on l’a vu, que le Maḥzor d’Oran est arrivé entre les mains de Shadal vers 1834, soit trente ans seulement après la mort du Ḥida — quasiment dans la continuité directe de la même ville-réseau. Le Ḥida lui-même, dans ses dernières années à Livourne, fut probablement en contact avec les Aln’kaoua de la branche italienne — la famille y est documentée comme présente depuis le XVIIᵉ siècle. Il put aussi avoir connu les premiers Cansino arrivés d’Oran après 1669, ou leurs descendants. C’est précisément cette toile méditerranéenne que Livourne tissait, et dont le Ḥida est l’un des derniers grands chroniqueurs.

    Pourquoi le Ḥida au MJMM

    Le Ḥida est plus qu’un auteur de la liste des grands rabbins. C’est, dans la généalogie intellectuelle du projet MJMM, un ancêtre direct à trois titres.

    D’abord parce qu’il a vu et noté des manuscrits maghrébins que personne ne reverra peut-être avant Ktiv. Son Shem ha-Gedolim contient des références à des œuvres dont les manuscrits sont aujourd’hui perdus ou dispersés. Ses responsa contiennent presque certainement des traces de questions venues de Tlemcen, d’Alger, de Fès, dont l’inventaire n’a jamais été dressé. Dépouiller systématiquement le Shem ha-Gedolim, le Maagal Tov et les responsa du Ḥida pour identifier toutes les mentions des familles maghrébines médiévales — Aln’kaoua, Duran, Berdugo, ibn Tzur, Toledano, Cansino, ben Malka — est l’une des tâches prioritaires de l’année 1 du projet MJMM.

    Ensuite parce qu’il incarne la circulation Jérusalem-Maghreb-Italie qui structure le judaïsme méditerranéen pré-moderne. Né à Jérusalem dans une famille originaire de Fès, retenu huit mois à Tunis, vivant à Livourne, correspondant avec tout le Maghreb : il est le visage humain du commonwealth sépharade-maghrébin que le projet MJMM cherche à comprendre. Sa trajectoire personnelle dessine, presque géométriquement, le quadrilatère que MJMM se donne pour objet.

    Enfin parce qu’il a, le premier, posé la question simple qui anime tout ce projet : qu’est-ce qu’on sait, qu’est-ce qu’on a vu, qu’est-ce qu’on peut rendre accessible ? Toutes les bibliographies depuis la sienne sont des prolongements partiels de cette question. Ktiv et MJMM en sont les héritiers contemporains.

    Il y a, dans le fait de vouloir tout cataloguer, une forme particulière d’amour. C’est cet amour que le Ḥida a, le premier, mis en méthode.

    Mots-clés

    • hida
    • bibliographie
    • shem-ha-gedolim
    • voyages
    • livourne
    • tunis

    Aller plus loin

    Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.

    Contributions communautaires

    Notes, sources et corrections soumises par les membres et validées par l'équipe scientifique.

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