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Le Ḥida, l'homme qui voulait tout cataloguer

Voyages, bibliothèques et bibliographies d'un émissaire de Jérusalem au siècle des Lumières

Collectif GMPL 9 min de lecture
Grand public Chercheurs Diaspora maghrébine

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, un homme parcourt l’Europe. Il a une trentaine d’années à son premier voyage, soixante-douze au dernier. Il est rabbin, kabbaliste, halakhiste, philologue. Il s’appelle Ḥayyim Yosef David Azoulai — la tradition l’appelle par l’acronyme de ses initiales : le Ḥida. Né à Jérusalem en 1724 dans une famille originaire du Maroc, il meurt à Livourne en 1806. Entre ces deux dates, il visite tout ce que l’Europe compte de grandes bibliothèques juives, et il prend des notes.

Émissaire et lecteur

Officiellement, le Ḥida est un shadar — émissaire de la communauté de Jérusalem chargé de collecter des fonds pour l’Erets Israël auprès des communautés juives du monde. C’est une fonction prestigieuse mais éprouvante. Le shadar voyage par bateau, par caravane, par diligence. Il dort dans des auberges parfois hostiles, négocie avec des consistoires parfois mesquins, prononce des prêches dans des langues qu’il maîtrise inégalement. Il rentre chez lui après deux, trois, quatre ans d’absence, avec quelques bourses et beaucoup de fatigue.

Le Ḥida fait deux grandes tournées : 1753-1758 et 1772-1778. Italie, Allemagne, Pays-Bas, France, Angleterre, Empire ottoman, Maroc, Tunis. Il rencontre des dizaines de rabbins, débat de halakha, donne des conférences, reçoit des honneurs.

Mais ce qui distingue le Ḥida des autres shadar de son siècle, c’est ce qu’il fait en plus de la collecte. Partout où il passe, il visite les bibliothèques. Il demande à voir les manuscrits hébreux. Il les ouvre, il les lit, il prend des notes. Quand il quitte une ville, il a allongé sa collection de notices d’une dizaine, parfois d’une centaine. Il consigne aussi soigneusement ce que disent les rabbins qu’il rencontre, ce qu’ils ont lu, ce qu’ils n’ont pas lu, ce qu’ils ont entendu dire d’autres. Il transforme ses voyages en enquête bibliographique permanente.

Shem ha-Gedolim

Le résultat de cette obsession est un livre extraordinaire : Shem ha-Gedolim — « Le Nom des Grands » —, publié pour la première fois à Livourne en 1774 et augmenté plusieurs fois par la suite. C’est, simplement, la première bibliographie raisonnée de toute la littérature rabbinique depuis ses origines.

Le livre est organisé en deux volumes :

  • Shem ha-Gedolim proprement dit : un dictionnaire des auteurs, par ordre alphabétique du prénom hébraïque. Chaque notice donne ce que le Ḥida a pu apprendre — dates, lieux, œuvres, manuscrits qu’il a vus.
  • Va’ad la-Ḥakhamim : un dictionnaire des œuvres rabbiniques, par ordre alphabétique des titres.

L’ampleur est saisissante. Le Ḥida a recensé environ 1 500 auteurs et 2 500 œuvres, en s’appuyant sur ce qu’il avait lui-même vu dans les bibliothèques, sur ce que ses correspondants lui avaient écrit, sur les éditions imprimées qu’il avait pu consulter. Pour beaucoup d’œuvres maghrébines et orientales, il est encore aujourd’hui le seul témoin direct — certains manuscrits qu’il a vus ont disparu depuis.

Le précurseur

Pour comprendre l’importance du Shem ha-Gedolim, il faut sauter un siècle.

En 1852, Moritz Steinschneider publie à Berlin son catalogue des manuscrits hébreux de la Bodleian Library — premier grand catalogue critique moderne. En 1886, Adolf Neubauer publie celui d’Oxford qui sert encore aujourd’hui de référence à toute la recherche. Au XXᵉ siècle, Malachi Beit-Arié construit SfarData, la base codicologique mondiale. En 2017, la National Library of Israel lance Ktiv — qui rassemble aujourd’hui ≈ 87 700 manuscrits hébreux numérisés ou microfilmés à travers le monde.

Tous ces projets héritent, sans toujours le dire, du Ḥida. C’est lui qui, le premier, a eu l’idée qu’on pouvait — et qu’on devait — tout cataloguer. Qu’à la transmission orale, à la mémoire de chaque maître pour ses propres maîtres, devait s’ajouter une mémoire écrite, systématique, accessible. Que le monde des livres juifs formait un tout dont on pouvait dresser la carte.

Sans le Ḥida, il n’y a pas de Steinschneider. Sans Steinschneider, pas de Neubauer. Sans Neubauer, pas de SfarData. Sans SfarData, pas de Ktiv. Et sans Ktiv, le projet MMJMM serait techniquement impossible à mener.

Livourne, le port-pivot

À partir de 1774, le Ḥida ne retourne plus à Jérusalem. Il s’installe à Livourne, où il restera jusqu’à sa mort en 1806. Pourquoi Livourne ? Parce que c’est, à ce moment-là, le pivot du monde sépharade-maghrébin. C’est là que se fait l’imprimerie hébraïque destinée au Maghreb. C’est là qu’arrivent les correspondances de Fès, Tunis, Alger, Salé. C’est là, en somme, qu’un savant peut continuer à tout savoir sans s’épuiser à voyager.

Livourne est aussi, et ce n’est pas un hasard, le port d’arrivée des manuscrits du Maghreb vers l’Europe — c’est par Livourne que beaucoup d’œuvres maghrébines ont rejoint les collections italiennes, puis allemandes, puis anglaises au XIXᵉ siècle. C’est par Livourne, on l’a vu, que le Maḥzor d’Oran est arrivé entre les mains de Shadal vers 1834. Le Ḥida a vécu à Livourne trente-deux ans, et la moitié de son œuvre écrite y a été composée. Il y est mort, à quatre-vingt-deux ans, dans une ville qu’il considérait probablement comme la deuxième Jérusalem.

Pourquoi le Ḥida au MMJMM

Le Ḥida est plus qu’un auteur de la liste des grands rabbins. C’est, dans la généalogie intellectuelle du projet MMJMM, un ancêtre direct.

D’abord parce qu’il a vu et noté des manuscrits maghrébins que personne ne reverra peut-être avant Ktiv — son Shem ha-Gedolim contient des références à des œuvres dont les manuscrits sont aujourd’hui perdus ou dispersés. C’est une source à interroger systématiquement quand on cherche à reconstituer le corpus.

Ensuite parce qu’il incarne la circulation Jérusalem-Maghreb-Italie qui structure le judaïsme méditerranéen pré-moderne. Né à Jérusalem dans une famille marocaine, vivant à Livourne, correspondant avec tout le Maghreb, il est le visage humain du commonwealth sépharade-maghrébin que le projet MMJMM cherche à comprendre.

Enfin parce qu’il a, le premier, posé la question simple qui anime tout ce projet : qu’est-ce qu’on sait, qu’est-ce qu’on a vu, qu’est-ce qu’on peut rendre accessible ? Toutes les bibliographies depuis la sienne sont des prolongements partiels de cette question. Ktiv et MMJMM en sont les héritiers contemporains.

Il y a, dans le fait de vouloir tout cataloguer, une forme particulière d’amour. C’est cet amour que le Ḥida a, le premier, mis en méthode.

Mots-clés

  • hida
  • bibliographie
  • shem-ha-gedolim
  • voyages
  • livourne

Aller plus loin

Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.