De Padoue à Oxford, l'inventaire de 1868
Le catalogue oublié qui contient la clé du Fonds Luzzatto
Au mois de novembre 1868, à Padoue, dans une typographie italienne dont le nom ne nous est pas resté, on imprime un livret. Cent vingt-huit pages. Caractères latins pour le texte courant, hébreu pour les titres des œuvres, italien pour les notes. Un tirage modeste — quelques dizaines d’exemplaires, peut-être quelques centaines. Le titre, en italien et en français :
Catalogue des manuscrits, des livres rares et des livres orientaux et hébreux composant la bibliothèque de feu le Professeur Samuel David Luzzatto.
Ce livret est aujourd’hui l’une des sources les plus précieuses — et l’une des moins étudiées — de toute l’histoire du judaïsme italien du XIXᵉ siècle. Il est la clé du Fonds Luzzatto.
Un catalogue de vente
L’enjeu, à l’automne 1868, n’est pas scientifique. Il est commercial.
Samuel David Luzzatto — Shadal — est mort trois ans plus tôt, en 1865. Sa bibliothèque est restée jusque-là dans l’appartement familial à Padoue. Mais la famille n’a pas les moyens d’entretenir un tel ensemble. Le fils, Isaia, a décidé de la vendre.
Pour vendre une telle collection — manuscrits hébreux, incunables, éditions rares —, on ne peut pas se contenter d’annonces. Il faut un catalogue. Un document que l’on pourra envoyer aux conservateurs des grandes bibliothèques européennes, aux libraires spécialisés, aux collectionneurs privés. Un document qui décrira pièce par pièce ce qui est à vendre, avec assez de précision pour que les acquéreurs puissent décider en connaissance de cause.
C’est ce travail qu’effectue, en quelques mois de l’année 1868, Joseph Luzzatto — proche parent de la famille, dont le rôle exact dans la famille élargie Luzzatto mériterait d’être documenté plus précisément. Il reprend la bibliothèque pièce par pièce, ouvre chaque manuscrit, en mesure les feuillets, identifie l’auteur, transcrit les colophons, recense les particularités codicologiques. Il classe le tout en quatre sections, et il en fait imprimer le résultat en novembre 1868. La dernière page porte la mention en italien :
Questa preziosa Collezione di Libri […] è messa attualmente in vendita, in blocco od a sezioni.
Quatre sections
Le catalogue distingue :
Section I — Manuscrits hébreux : 121 notices. C’est le cœur. Maḥzorim maghrébins (n°50 pour Fès, n°52 pour Tétouan, n°53 en cinq volumes pour Oran), diwans de poésie séfarade (n°54 pour Halevi, n°98 pour ibn Ezra), Pentateuque de Pisante de 1287 (n°76), commentaires bibliques, traités kabbalistiques, autographes du Ramḥal, manuscrits Aln’kaoua. Chaque notice est brève — une à quatre lignes — mais elle suffit pour identifier la pièce, à condition de savoir lire entre les lignes du XIXᵉ.
Section II — Hebraica avant 1600 : 272 livres imprimés très anciens, dont 26 incunables (édités avant 1500). Joseph Luzzatto signale les éditions rares : la Bible Soncino 1488 (n°135), le Maḥzor Soncino 1486 (n°108), les premières éditions Bomberg du Talmud (n°227-230), un Editio princeps des Selihot vers 1505 (n°147) dont Shadal ne connaissait, écrit-il, que trois exemplaires au monde.
Section III — Hebraica après 1600 : 869 livres imprimés modernes. La culture rabbinique européenne du XVIIᵉ-XIXᵉ siècle, soigneusement rassemblée.
Section IV — Judaica et Orientalia : 615 ouvrages en langues occidentales et orientales sur le judaïsme, l’hébreu et les langues sémitiques. La bibliothèque de référence d’un savant.
Total : 1 877 cotes. C’est-à-dire que la « bibliothèque Luzzatto » ne se limite pas, comme on le dit parfois, à environ mille manuscrits. Ce sont près de deux mille pièces, dont une grande partie d’imprimés rares qui ont, pour la connaissance du judaïsme méditerranéen, autant d’importance que les manuscrits eux-mêmes.
Le destin du catalogue
Le catalogue est envoyé en novembre-décembre 1868 à plusieurs destinataires. Parmi eux :
- La Bodleian Library, qui répondra rapidement et achètera un premier lot d’environ 77 manuscrits en 1869-1870.
- L’Alliance Israélite Universelle à Paris, qui acceptera le don du Maḥzor Luzzatto.
- Le Jewish Theological Seminary de New York, alors en formation.
- Des collectionneurs privés en Allemagne, en Pologne, en Angleterre — notamment Solomon Joachim Halberstam, qui achètera plus tard, en 1888-1889, des pièces que la Bodleian n’avait pas retenues.
Une fois la vente conclue, le catalogue cesse d’avoir une utilité immédiate. Il est rangé dans les archives. Quelques exemplaires entrent dans les bibliothèques institutionnelles. La plupart se perdent. Aujourd’hui, des exemplaires sont consultables à la BnF, à l’Alliance Israélite Universelle, à la National Library of Israel à Jérusalem, à la Bodleian elle-même, et probablement encore dans quelques bibliothèques privées italiennes. Mais il n’a, à notre connaissance, jamais été réimprimé, et il n’existe pas non plus de version numérisée publique facilement accessible.
L’oubli pendant cent cinquante ans
C’est ici que se joue le drame discret du Fonds Luzzatto.
Quand Adolf Neubauer publie en 1886 son grand catalogue des manuscrits hébreux de la Bodleian, il sait que certaines pièces viennent de la collection Luzzatto. Il l’indique dans un tableau — le célèbre « Tableau VIII » de la page xxxii — qui liste une partie des pièces achetées « of I. Luzzatto, 1869 ». Mais Neubauer ne fait pas ce qui aurait été utile : il n’établit pas la table de concordance entre les numéros du catalogue de 1868 et les cotes de la Bodleian de 1886.
Ce travail, personne ne le fera pendant cent cinquante ans.
Les manuscrits sont là, à Oxford, à Paris, à New York, à Parme, à Berkeley. Chaque bibliothèque les a inventoriés selon son propre système. Le lien commun — ils ont appartenu à Shadal, ils faisaient partie d’un seul corpus pensé comme un tout — devient invisible. Le catalogue de Joseph Luzzatto dort dans les archives, source primaire que personne ne croise plus avec aucune autre.
La méthode inversée
C’est précisément cette absence que le projet MMJMM se propose de combler — ce que ses documents internes appellent la méthode inversée.
Plutôt que de partir des collections actuelles (Oxford, Paris, etc.) en espérant retrouver les pièces Luzzatto par hasard, on part du catalogue de 1868 et on cherche, pour chacun de ses 121 numéros de la Section I, sa correspondance actuelle.
Numéro 50 — Maḥzor de Fès : où est-il aujourd’hui ? Numéro 54 — Diwan de Halevi : quelle cote à la Bodleian ? Numéro 76 — Pentateuque Pisante 1287 : où ?
Le travail est long. Il demande de croiser le catalogue de 1868 avec le catalogue Neubauer de 1886, avec les acquisitions Halberstam-Montefiore dispersées chez Sotheby’s en 2004, avec les inventaires JTS, AIU, Parme, etc. Les documents internes du collectif estiment cet effort à 40 à 60 heures de recherche bibliographique pure — sans compter les inévitables impasses.
Mais le résultat, lui, est inestimable. C’est la carte de concordance complète du Fonds Luzzatto, pièce par pièce, du numéro original à la cote actuelle. C’est ce qui transformera la dispersion en réseau intelligible. C’est ce qui rendra possible, demain, la lecture comparée des pièces Aln’kaoua à Oxford avec celles qui pourraient se trouver à New York ou à Parme. C’est ce qui permettra, dans dix ans, à un descendant tlemcénien de Paris de cliquer sur le numéro 53 du catalogue de 1868 et de voir s’ouvrir les cinq volumes du Maḥzor d’Oran à la Bodleian.
Le calme d’un livret
Pour cela, il faut commencer par redonner au catalogue de Joseph Luzzatto sa place : non pas une curiosité d’archive, mais le document source d’un patrimoine que personne, pendant cent cinquante ans, n’a pris la peine de relire dans son entier.
Il y a, dans ce livret imprimé à Padoue en novembre 1868, quelque chose qui ressemble à un message dans une bouteille. Il a été écrit pour des acheteurs immédiats — Bodleian, AIU, Halberstam. Il a été lu, utilisé, puis oublié pendant cinq générations. Et il continue, dans sa précision philologique brève et patiente, à contenir tout ce qu’il faut pour ramener à la surface le travail d’un homme et la mémoire d’une bibliothèque.
C’est l’un des premiers travaux que mènera l’équipe MMJMM dès l’année 1 du projet. Pour redonner au calme de ce livret la voix que cent cinquante ans de silence lui avaient prise.
Mots-clés
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Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.