La ville-port
Salé est un port atlantique du Maroc, jumeau de Rabat sur la rive opposée de l’oued Bou Regreg. La communauté juive y est attestée depuis le XIIIᵉ siècle au moins. Elle joue un rôle de premier plan dans le judaïsme atlantique des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, en lien avec Amsterdam, Londres et la côte est américaine — c’est dans ce milieu que Khalifa ben Malka (vers 1670-1750) déploie sa carrière de rabbin-négociant.
La dynastie des dayanim Encaoua
Salé est par ailleurs le siège, du XVIIᵉ au XXᵉ siècle, de l’une des lignées de juges rabbiniques (dayanim) les plus continues du judaïsme marocain : la dynastie des Encaoua / Ankawa, descendants de la branche marocaine de la lignée Alnaqua. Cette filiation est explicitement attestée par la Jewish Encyclopedia (1906), qui présente Abraham ben Mordekhaï Ankawa comme « descendant de la famille Alnaqua ».
Deux figures dominent cette lignée saléenne :
- Abraham ben Mordekhaï Ankawa (Salé 1810 – Oran 1890) — dayan à Salé, fondateur d’une académie talmudique à Tlemcen pour un séjour de trois ans, auteur du Zevaḥim Shelamim (Livourne, 1858) — destiné aux shoḥatim du Maghreb — et du Kerem Ḥemer (Livourne, 1869-1871, 2 vol.), recueil des takkanot des sages castillans et toledans venus au Maroc après 1492. Le Kerem Ḥemer est sans équivalent dans la littérature rabbinique séfarade et constitue une source majeure pour la halakha communautaire post-1492.
- Raphaël ben Mordekhaï Encaoua (Salé 1848 – Salé 1935) — nommé dayan à Salé en 1880, puis premier président du Haut Tribunal Rabbinique de Rabat institué par dahir de mai 1918 sous le maréchal Lyautey. Il occupe cette fonction jusqu’à sa mort en 1935, soit dix-sept années à la tête de la juridiction rabbinique marocaine. Surnommé « l’Ange Raphaël » et le « Ner Hamaarav » (Lumière de l’Occident), fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1929. Sa tombe au cimetière juif de Salé est aujourd’hui encore un sanctuaire pour les pèlerins juifs marocains.
Un mellah-charnière
La présence simultanée, à Salé, de la dynastie Ankawa/Encaoua et des réseaux marchands atlantiques (dont les ben Malka sont l’expression la plus visible) fait du mellah de Salé l’un des carrefours discrets du judaïsme marocain : il articule la mémoire séfarade post-1492 — par la filiation Alnaqua —, l’élite halakhique (Abraham puis Raphaël), et l’ouverture commerciale et intellectuelle vers l’Europe (Livourne pour les éditions Ankawa, Amsterdam pour les ben Malka).
Le XXᵉ siècle et la diaspora
Au XXᵉ siècle, la communauté juive de Salé connaît une période de relative stabilité sous le protectorat français (1912-1956). L’indépendance du Maroc en 1956 puis les départs massifs des décennies 1960-1970, accentués par les guerres de 1967 et 1973, vident progressivement le mellah. Aujourd’hui, il n’y a plus de communauté juive active à Salé, mais la tombe de Raphaël Encaoua continue d’attirer des pèlerins de la diaspora marocaine.
Sources
- Encyclopedia.com — Ankawa, Abraham ben Mordecai et Ankawa, Raphael ben Mordecai.
- Jewish Encyclopedia (1906) — ANKAVA, ABRAHAM BEN MORDECAI — attestation de la filiation Alnaqua → Ankawa.
- Encaoua.org (mai 2026), chapitre 15 « Le Mellah de Salé ».
- Hirschberg, H. Z. A History of the Jews in North Africa, Brill, 1974-1981.